France/1939/1h42/N&B/Drame gai
Synopsis de Claude Beylie : " L'aviateur André Jurieu vient d'accomplir une performance étonnante : il a traversé l'Atlantique en vingt-trois heures. Ce faisant, il espère reconquérir l'amour d'une femme de la haute bourgeoisie, Christine de La Chesnaye. Mais celle-ci n'est même pas au Bourget pour l'attendre. Il proclame puérilement à la T.S.F. son désespoir.
Jurieu ayant essayé de se tuer en voiture, Octave, un ami commun, dans l'espoir de vider l'abcès, obtient des La Chesnaye, une invitation pour Jurieu à la partie de chasse qu'ils donnent dans leur propriété de La Colinière, en Sologne. Sur ces entrefaites, Robert de La Chesnaye, au cours d'une tournée sur ses terres, prend à son service le braconnier Marceau, malgré la vive opposition de son garde-chasse Schumacher. Au cours de la chasse, Christine découvre par hasard la liaison de son mari avec une de leurs amies, Geneviève de Marrast, alors même que celui-ci est en train de rompre définitivement. Abusée, elle laissera Jurieu et un autre soupirant, M. de Saint-Aubin, lui avouer leur amour. C'est au cours d'une fête costumée que les masques tomberont. Jurieu se battra avec Saint-Aubin, puis la Chesnaye avec Jurieu, tandis que, parmi les invités, le garde-chasse Schumacher poursuit avec un revolver Marceau qu'il a surpris courtisant sa femme Lisette.
Suite à une brève accalmie, Jurieu et Robert, réconciliés, s'entretiennent de l'avenir de Christine, Marceau console Schumacher qui a été congédié du château, cependant qu'Octave, depuis longtemps épris en secret de Christine et sentant son heure venue, lui avoue son amour et la convainc de s'enfuir avec lui. Mais Schumacher, abusé par un double échange de costumes et poussé par Marceau, abat Jurieu. Devant leurs invités accourus et sceptiques, La Chesnaye et sa femme regagnent La Colinière en sauvant la face.
Réalisateur : Jean Renoir
Acteurs : Marcel Dalio (le marquis Robert de La Chesnaye), Nora Gregor (Christine de La Chesnaye), Roland Toutain (André Jurieux), Mila Parely (Geneviève de Marrast), Jean Renoir (Octave), Julien Carette (Marceau), Paulette Dubost (Lisette), Gaston Modot (Schumacher), Richard Francoeur (Monsieur La Bruyère), Claire Gérard (Madame La Bruyère), Anne Mayen (Jacqueline), Odette Talazac (Charlotte de La Plante), Pierre Magnier (le général), Jenny Hélia (la servante), Pierre Nay (Saint-Aubin), Antoine Corteggiani (Berthelin), Géo Forster (l'homosexuel), Nicolas Amato (le Sud-Américain), Eddy Debray (Corneille), Léon Larive (le cuisinier), Lise Elina (la journaliste à l'aérodrome), André Zwobada (l'ingénieur), Camille François (le speaker), Henri Cartier-Bresson (le domestique anglais), Marcel Melrac (Adolphe), Jacques Beauvais (le maître d'hôtel), Marguerite de Morlaye (une invitée), Georges Marceau
Assistant réalisateur : Carl Koch, André Zwobada, Henri Cartier-Bresson
Scénario : Jean Renoir, Carl Koch
Dialogues : Jean Renoir
Photographie : Jean Bachelet, Jacques Lemare
Musique originale : Roger Désormières, Joseph Kosma
Musique préexistante : "Danse allemande" de Wolfgang Amadeus Mozart, "Valse" de Frédéric Chopin, "Danse macabre" de Camille Saint-Saëns, "La Chauve-souris" de Johann Strauss
Décorateur : Eugène Lourié
Costumier : Coco Chanel
Montage : Marguerite Renoir
Société de production : Nouvelle Edition Française (Paris)
Directeur de production : Claude Renoir
Distributeur d'origine : D.P.F. - Distribution Parisienne de Films
Distributeur actuel : Grands Films Classique
Dates de tournage : 22 février-19 mai 1939
Lieux de tournage : Aubigny-sur-Nère (Cher), Brinon-sur-Sauldre (Cher), La Ferté-Saint-Aubin (Loiret), Lamotte-Beuvron (Loir-et-Cher)
Première : 7 juillet 1939, Aubert Palace et Colisée, Paris
D'après Gilles Deleuze : L'image-temps (chapitre 4 : les cristaux de temps)
D'après André Bazin : Jean Renoir, éd. Champ Libre, 1971
A la sortie, le plus grand échec de toute l'œuvre de Renoir. Avec le recul : son chef-d'œuvre. Après quelques jours d'exploitation, Renoir accepta de faire une douzaine de coupures qui affectaient principalement le rôle d'Octave. Puis le film fut retiré de l'affiche peu après. Deux rééditions de La règle du jeu en 1945 puis en 1948 ont été sanctionnées par l'échec commercial avant le grand succès de l'exploitation de la version intégrale en 1965.
La règle du jeu contient dans chacun de ses plans plus de beauté et d'idées qu'on en trouve habituellement dans un film tout entier. D'un tel foisonnement, d'un tel brassage hétéroclite, on ne pourra espérer trouver un unique message, une règle de vie trop simple ou même une raison exclusive d'aimer le cinéma. Car si principe unificateur, il y a dans ce film, c'est le principe centripète énoncé par Octave :
"Le plus terrible dans ce monde c'est que chacun à ses raisons".
Le plus simple alors est probablement de partir du titre, la règle du jeu. Le plus dramatique dans le monde n'est pas tant qu'il comporte une règle, chaque monde à la sienne, que le fait qu'il soit un jeu. Le monde est un jeu facile pour les aristocrates et pour les domestiques qui savent jouer le jeu du pouvoir (Corneille, Lisette, Marceau). Le monde n'est, en revanche, pas perçu comme un jeu par Jurieu qui croit, du moins au départ, sincèrement en l'amour, par Octave qui, en parasite, toujours en position de demandeur subit le jeu des maîtres et par Schumacher qui ne comprend rien au marivaudage.
En cours de route, Renoir semble même rencontrer une idée plus basique encore : les premiers à ne pas jouer le jeu du monde, ce sont les animaux. Et c'est eux qu'il va magnifier en premier, eux les porteurs d'une vie innocente, frémissante et rapide. C'est pour leur beauté intrinsèque que sont montrés les deux petits lapins serrés l'un contre l'autre ou les deux faisans altiers et ces lièvres rapides. En face deux, existe un monde mécanique fait de coups de feu répétitifs, et ce, malgré le soin pris par Renoir de multiplier les angles de prise de vue. En restant d'un seul point de vue esthétique, il n'est pas difficile de choisir son camp entre la vie et la mort.
En mettant en scène la mort des animaux, Renoir condamne le jeu du monde. C'est ce qu'il répétera plus tard lorsque, grimé en Octave, il dira que
"Tout le monde ment : les journalistes, les politiques alors pourquoi pas nous simples humains".
Et Renoir de condenser sa prescience du désastre à venir dans cette courte séquence où, à la vue d'un écureuil, on va chercher un fusil pour l'abattre. La mort de Jurieu découle de la mort du lapin:
"Maintenant j'ai eu l'idée de la mort de Jurieu telle qu'elle a été faite -Jurieu était condamné avant que je commence le film- mais l'idée de le faire mourir comme il meurt m'est venue de la mort du lapin, que j'avais filmé d'abord. Dans mon idée, toute la chasse, primitivement, préparait la mort de Jurieu, Jurieu c'était l'innocent, l'innocence ne pouvait pas vivre là-dedans. C'est un monde romantique et pourri. Il se trouve qu'on a à faire avec deux êtres extrêmement innocents, elle et lui, Christine et Jurieu. Faut un sacrifice. Si on veut continuer, faut en tuer un, le monde ne vit que de sacrifice, alors il faut tuer des gens pour apaiser les dieux. Là cette société va continuer encore quelques mois, jusqu'à la guerre et même plus tard, et cette société va continuer parce que Jurieu a été tué, Jurieu c'est l'être qu'on a sacrifié sur l'autel des dieux pour la continuation de ce genre de vie...Le monde ancien, et le monde moderne encore plus, tue, tue, tue, tue beaucoup, dans l'espoir que ces tueries feront que ça continuera"
On a vu, à juste titre, une annonce d'une aristocratie abattue par la guerre, dans la séquence finale où Renoir filme les ombres plutôt que les aristocrates eux-mêmes qui montent les marches. Il s'agit aussi d'une société expurgée de l'homme qui la mettait en danger, société vue comme un chœur uni de tragédie qui quitte la scène sur un crime honteux mais profitable.
En dépit de cette fin tragique, le film est admirablement gai. Certes, il se terminera mal pour Jurieu qui n'a pas su saisir sa chance et pour Octave, trop lucide. Mais Schumacher, en accomplissant ce qu'inconsciemment la société aristocratique souhaitait, récupérera probablement Lisette maintenant trop marquée par le marivaudage pour que Christine l'accepte près d'elle.
Un film admirablement gai dont Truffaut disait qu'on a envie de retourner le voir tous les soirs pour voir s'il s'y passe toujours la même chose. Si le monde est un jeu, Renoir sait en montrer le pouvoir de fascination en renouant avec une tradition littéraire allant de Marivaux à Beaumarchais et à Musset (l'un des premiers titres du film fut d'ailleurs Les caprices de Marianne). Sans illusion sur les fins, Renoir aime chacun de ses personnages qui font preuve tous d'une grande liberté et finalement se montre tous admirables, sans exception. Le marquis Robert de la Chesnaye est certes un peu puéril et vaniteux devant ses automates mais, homme du monde accompli, comme le remarque son cuisinier, il quitte avec grandeur aussi bien sa maîtresse que sa femme si c'est pour son bonheur. Les invités aristocrates sont incultes (l'art précolombien assimilé à l'art nègre) mais drôles et assument leurs défauts avec bonne humeur.
Aussi bien, l'art de Renoir est-il de jouer sans cesse, grâce à la profondeur de champ et au plan-séquence entre la gravité des situations et l'élégance de surface des rapports humains. Ainsi, la scène de l'aéroport, filmée dans un long plan séquence, dit l'amour contrarié mais puissant de Jurieu alors que toutes les petites scènes découpées, unies par la seule TSF dans le milieu bourgeois en marquent la dimension réduite, la dimension de simple chambre d'échos des vraies aventures humaines. Ainsi les retrouvailles de Jurieu et de Christine, filmées l'un très éloigné de l'autre, dans la profondeur de champs puis empêchés de se rejoindre par tous les autres invités. Ainsi la fête de la Colinière et sa danse macabre à laquelle répond le ballet de Schumacher et de Marceau.
Gilles Deleuze conteste le rôle de "pure fonction de la réalité " de la profondeur de champ que lui attribuait Bazin. Pour lui, elle a plutôt pour fonction de constituer l'image en cristal, et d'absorber le réel qui passe ainsi dans le virtuel autant que dans l'actuel.
La règle du jeu fait coexister l'image actuelle des hommes et l'image virtuelle des bêtes, l'image actuelle des vivants et l'image virtuelle des automates, l'image actuelle des personnages et l'image virtuelle de leur rôle pendant la fête, l'image actuelle des maîtres et leur image virtuelle chez les domestiques, l'image actuelle des domestiques et leur image virtuelle chez les maîtres. Tout est image en miroir, échelonnées en profondeur. Mais la profondeur de champ ménage toujours un fond par lequel quelque chose peut fuir : la fêlure. A la question : "Qui ne joue pas la règle du jeu ?", il est curieux que l'on est donné diverses réponses et que Truffaut par exemple dise que c'est l'aviateur. L'aviateur pourtant reste prisonnier de son rôle et se dérobe quand la femme lui propose de fuir avec elle. Le seul personnage qui soit hors règle, interdit du château et pourtant lui appartenant, ni dehors ni dedans, mais toujours au fond c'est le garde-chasse, le seul à ne pas avoir de double ou de reflet. Faisant irruption malgré l'interdit, poursuivant le valet braconnier, assassinant par erreur l'aviateur, c'est lui qui casse le circuit, qui fait éclater le cristal fêlé et en fait fuir le contenu coup de fusil.
Glles Deleuze constate qu'il s'agit là d'un des rares films pessimistes de Renoir. D'habitude, suivant son tempérament, Renoir parie pour un gain : quelque chose se forme à l'intérieur du cristal, qui réussit à sortir par la fêlure et à s'épanouir librement. Ici les coups de feu du garde-chasse ont fait exploser le cristal, comme dans Une partie de campagne où les remous de la rivière sous l'orage piquée par la pluie enfermeront le couple.
La Règle du jeu fait coexister l'image actuelle des hommes et l'image virtuelle des bêtes, l'image actuelle des vivants et l'image virtuelle des automates, l'image actuelle des personnages et l'image virtuelle de leurs rôles durant la fête, l'image actuelle des maîtres et leur image virtuelle chez les domestiques, l'image actuelle des domestiques et leur image virtuelle chez les maîtres. Tout est images en miroir, échelonnées en profondeur. Mais la profondeur de champ ménage toujours dans le circuit un fond par lequel quelque chose peut fuir: la fêlure. A la question: qui ne joue pas la règle du jeu?, il est curieux que l'on ait donné diverses réponses, et que Truffaut par exemple dise que c'est l'aviateur. L'aviateur pourtant reste enfermé dans le cristal, prisonnier de son rôle, et se dérobe quand la femme lui propose de fuir avec elle. Comme le remarquait Bamberger, le seul personnage qui soit hors règle, interdit du château et pourtant lui appartenant, ni dehors ni dedans, mais toujours au fond, c'est le garde-chasse, le seul à ne pas avoir de double ou de reflet. Faisant irruption malgré l'interdit, poursuivant le valet braconnier, assassinant par erreur l'aviateur, c'est lui qui casse le circuit, qui fait éclater le cristal fêlé et en fait fuir le contenu, à coups de fusil.
Gilles Deleuze, L'image-Temps, éd. de Minuit 1985